Deux dérives en matière de lecture

Voici le récit de deux itinéraires malheureux de lecture qui, mieux que de longs discours, montreront deux profils de lecteurs totalement opposés mais tout aussi dans l’erreur l’un que l’autre. Chacun de ces deux mauvais lecteurs ont noué avec l’acte de lire un malentendu particulier mais fatal.

  • Le premier, tout entier engagé dans une besogne aride mais exigeante de juste prononciation, n’a pas même la force de découvrir un sens global derrière le bruit des mots.
  • Le second prend appui sur quelques mots-tremplins et « bricole » des scénarios inspirés de sa vie quotidienne ou de fictions télévisuelles.

Ni l’un ni l’autre n’ont eu la chance de comprendre ce que lire veut dire ; et, lorsque l’on ne sait pas ce que lire veut dire, la lecture devient alors une activité sans objet.

Oraliser sans construire le moindre sens

Il existe des lecteurs qui parviennent à déchiffrer mot après mot sans parvenir à produire la moindre image. Le récit ci-dessous vous amusera peut-être…

La porte s’ouvrit brutalement. Un jeune homme entra. Grand, ses cheveux blonds taillés en une brosse courte lui donnaient un air martial. Il pointait son regard bleu droit devant lui, un bon mètre au-dessus de moi qui me trouvais assis derrière un petit bureau métallique.

« Tarlé G. » annonça-t-il d’une traite comme on se débarrasse d’une leçon difficilement apprise. Il se planta devant le bureau dans une sorte de garde-à-vous qu’il devait penser de circonstance. Moi qui n’avais pas fait mon service militaire, je ne pus résister à l’envie de lui dire « Repos ! » avant d’éclater de rire et de lui expliquer que je n’avais rien à voir avec la hiérarchie militaire. Cela eut l’air de le décevoir. Je l’invitai à s’asseoir et lui tendis un petit texte ; je lui demandai de le lire afin qu’ensuite il puisse me dire ce qu’il en avait compris. Il se pencha en avant, les deux mains posées à plat de part et d’autre de la feuille, dans la position d’un haltérophile s’apprêtant à soulever une lourde barre. Le visage contracté par l’effort, il commença : « Le… les tr… tro… trois… » Il me jeta un coup d’œil furtif pour quêter mon approbation puis chercha désespérément l’endroit du texte où il devait reprendre. « Co…com… (il murmure « c’est ça : com ») pa… » Là, il buta, dérouté par le « gn ». Je lui soufflai :

– « Compagnons », c’est « compagnons » qu’il y a écrit.

– Ah oui, oui, c’est « -gnon ».

Il sauta le mot suivant « marchaient » et reprit : « Dans… le… sa… sable… » Une lueur dans son regard indiqua qu’il avait reconnu le mot « sable ».

Il poursuivit ainsi sa marche trébuchante et courageuse pendant de longues minutes. Il n’était pas décidé à jeter l’éponge. Syllabe après syllabe, mot après mot, il avançait à tâtons en ne voyant jamais plus loin que le bout du segment. De loin en loin, il reconnaissait un mot qu’il répétait plusieurs fois avec satisfaction, comme lorsqu’on reconnaît un visage connu dans une foule anonyme.

C’était un combat vain mais héroïque ; d’autant plus héroïque qu’il ne promettait aucune issue heureuse, aucune issue du tout. Le sens ne serait pas au bout de l’effort, mais la tâche était exécutée en conscience avec le souci de prononcer juste, de produire les « bons bruits ». Labeur sans objet final, mais labeur respectable dans son morcellement, dans sa successivité, dans son opiniâtreté.

Je le laissai donc poursuivre jusqu’à la fin. Le dernier mot du texte était « espérance » ; il le prononça sans émotion particulière, dans un ultime égrènement syllabique. Il leva les yeux et pour la première fois me regarda en face ; il était allé au bout ; il avait relevé le défi de grignoter, morceau par morceau, ce texte long de dix bonnes lignes et il n’était pas mécontent du travail accompli.

 

 

Construire du sens en ignorant le texte

D’autres « lecteurs », trop pressés sans doute, inventent une histoire à partir de deux ou trois mots. En voici le récit.

Vers la fin de l’après-midi, la porte s’ouvrit doucement ; une tête brune passa par l’entrebâillement et une voix hésitante demanda si c’était bien là le bureau pour les illettrés. Je me dis que, décidément, le service d’accueil faisait bien mal son travail et je me promis d’aller leur dire deux mots. J’invitai le jeune homme à entrer, à s’asseoir et lui proposai un texte qui était présenté sous forme d’un article de journal. C’était un fait divers qui racontait l’histoire d’un jeune homme, employé dans une pharmacie, qui avait une passion pour les soucoupes volantes. Il en construisait une en fil de fer et en prenait une photo. Mais, au laboratoire auquel il confia sa pellicule, un employé indélicat donna la photo aux journaux et, le lendemain, la presse locale titrait : « Une soucoupe volante atterrit dans notre ville. »J’invitai donc le jeune homme à lire le petit texte afin qu’on en parlât ensuite ensemble. Pas un bruit, pas un murmure, pas le moindre son. Bouche close, il parcourait du regard le texte posé devant lui. Cela dura un peu plus d’une minute, puis il releva la tête et attendit. Je lui demandai : « Alors, il parle de quoi cet article ? »

Un petit instant de silence comme pour bien rassembler ses pensées, et : « Voilà, ça se passe dans une pharmacie. Il y a un type qui rentre et qui demande des produits. Le pharmacien, il veut rien savoir ; alors il appelle la police… »

Mon air stupéfait le fit s’interrompre :

– C’est pas bon ? C’est pas ça ?

– Eh bien, non ! Ça n’est pas tout à fait ce que raconte le journal.

– Bon, bon, je me suis trompé. Alors, c’est l’histoire du type qui rentre dans le laboratoire pour voler des photos, des documents secrets, quoi. Et puis les autres, ils veulent les avoir, alors ils le tuent et il y a son nom dans le journal.

Il se tut et me regarda d’un air satisfait. Il semblait sûr de son coup. Celle-là, c’était la bonne histoire ; il y avait mis le laboratoire, les photos, le journal, il ne pouvait pas s’être trompé…

– Alors, ça va, là ? me demanda-t-il, un peu anxieux.

– C’est un peu mieux, me forçai-je à dire, sachant pourtant qu’en matière de lecture, il n’y a pas de mieux, il n’y a que du juste…

Il se leva et sortit, trouvant sans doute que j’étais décidément bien difficile à contenter.

 

Alors, bon compreneur ? Bon décodeur ? La question n’est pas naïve. Les enseignants connaissent bien ces curiosités d’enfants à qui l’on demande de lire oralement une consigne, une poésie, un fragment de texte, et qui le font sans présenter de difficultés, et même avec le ton ! Pourtant, à l’issue d’une lecture silencieuse ou oralisée fluide, l’enfant interrogé sur le sens de cette lecture est bien incapable de dire de quoi parle le texte : il ne l’a pas compris. En bref, il a parfaitement acquis les bases du mécanisme du décodage, la courbe intonative de la langue (c’est-à-dire sa mélodie), il respecte même des variations dues à la ponctuation, mais semble être resté à la porte de la compréhension de cet écrit. Il y a ainsi des élèves qui se révèlent bons décodeurs, mais ils déchiffrent sans comprendre.

D’un autre côté existent également des élèves qui comprennent parfaitement les histoires qu’on leur raconte, et même les textes écrits qu’on leur lit mais qui sont incapables d’identifier les mots, de les relier entre eux pour faire une phrase et de mettre en relations logiques les phrases d’un texte. La tâche de l’école est évidemment de donner à tous les moyens de savoir décoder et comprendre l’écrit sans rester dans l’entre-deux, ou le ni l’un ni l’autre