Des inégalités insupportables

De nombreux enfants arrivent au CP déjà résignés à n’avoir aucune prise sur le monde, à ne revendiquer aucun pouvoir linguistique et intellectuel sur les autres ; ils ont déjà renoncé à la conquête collective du sens pour ne plus s’occuper que de se protéger individuellement d’un monde où les menaces leur paraissent l’emporter largement sur les promesses. La famille et l’école maternelle doivent ainsi tenter de réhabiliter au plan sémiologique, culturel et linguistique, une part importante des enfants qui entre au CP, avant même l’apprentissage de la lecture. Si nous y renoncions, cela viderait de leur sens les mots de justice et de démocratisation scolaire ; mots d’un discours alors démagogique cachant mal l’entrée précoce dans un couloir qui mène inéluctablement à l’illettrisme et à l’exclusion. Car, quelle que soit la méthode de lecture qui leur sera proposée, un enfant qui ne maîtrise pas suffisamment la langue orale aura beaucoup de mal à apprendre à lire et plus encore à écrire. Il traînera son retard tout au long du primaire et le collège l’achèvera.

Parents et enseignants se doivent donc d’assumer pleinement et ostensiblement leur rôle de modèle. Ils doivent savoir alterner les moments où leur langage est celui de la connivence et de l’affectivité, avec ceux – infiniment utiles – où leur discours met les enfants à distance de propos. Pour certains enfants, cela constitue leur seule chance d’observer « en action » un adulte qui leur adresse un discours explicatif, argumentatif ou narratif suffisamment structuré, organisé et précis pour leur apporter une information qu’ils ignorent. Il est certes de la mission de l’adulte de tenter de rendre les enfants heureux, ou du moins de leur apporter un peu de chaleur et de tendresse ; pour autant, le discours qu’il leur adresse doit accepter la distance et montrer que la langue est essentiellement faite pour dépasser la connivence ; l’attention qu’il leur manifeste doit leur signifier que leurs mots comptent et que le désir de les comprendre est constant.

Avant d’entrer dans l’apprentissage régulier et systématique de la lecture, un enfant doit posséder une maîtrise suffisante du langage oral, c’est-à-dire parler avec clarté et comprendre avec vigilance et respect.

Cela signifie :

  • qu’on lui ait donné précision et richesse du vocabulaire ;
  • qu’on l’ait familiarisé avec la langue écrite ;
  • qu’on l’ait entraîné à l’articulation et à la discrimination des sons ;
  • qu’il ait acquis un vraie conscience de l’organisation grammaticale des phrases ;
  • qu’il ait découvert les enjeux de la communication orale ;
  • et enfin, qu’il comprenne les textes qu’on lui lit.

Telles sont les compétences fondamentales qu’un enfant doit posséder avant d’apprendre à lire ; tels sont les six engagements de la famille et de l’école maternelle pour qu’il entre dans l’écrit avec une chance raisonnable de réussir.