Des idées fausses sur ce qu’est la lecture

Lorsque l’on observe un bon lecteur en train de lire, son comportement nous paraît aussi naturel que s’il nageait ou s’il faisait du vélo. D’où la déduction un peu rapide qu’il suffit de mettre un enfant en situation de lire pour lui faire découvrir, d’hypothèses en déductions, les mécanismes du code écrit et qu’il vienne ainsi à la lecture avec autant de plaisir que d’efficacité. Ne vous laissez pas leurrer par cette conception de l’apprentissage de la lecture que l’on pourrait qualifier de « romantique ». Elle est aussi peu fondée scientifiquement que dangereuse sur le plan pédagogique.

Apprendre à lire n’est pas savoir lire

Il est important que vous compreniez qu’une distinction claire existe entre apprendre à lire et savoir lire : le comportement du lecteur expert ne nous fournit pas directement un modèle pour l’apprenti.

Lorsque l’on sait lire, on maîtrise les mécanismes avec une telle dextérité que l’on en oublierait presque son propre parcours – parfois laborieux – d’apprentissage. En fait, il faudra des situations de lecture particulièrement délicates pour qu’un lecteur expert ait recours de façon consciente et délibérée aux mécanismes jadis appris. Ce n’est que lorsqu’il est confronté à un mot peu fréquent, à une tournure inusitée ou archaïque, qu’il sera obligé d’interroger la composition du mot, l’organisation de la phrase.

Sans labeur, pas de plaisir de lire

Dans un monde où la recherche forcenée d’un plaisir vite consommé est devenue un principe de vie, dans un monde où le droit à « l’euphorie perpétuelle » fait quasiment partie du catalogue des avantages acquis, pourquoi donc l’apprentissage de la lecture échapperait à cette tendance majeure ? Apparent paradoxe ! À mesure que l’illettrisme se faisait plus évident s’est installée l’idée que le plaisir devait être consubstantiel de toute démarche d’apprentissage de la lecture. Cette consubstantialité a été présentée comme la meilleure garantie du succès des apprentissages. À l’opposé, l’obscur labeur a été dénoncé comme responsable de l’échec scolaire et de la désaffection des élèves.

À retenir

Lire : un apprentissage exigeant

Lire – faut-il le préciser ? –, c’est être capable d’identifier et de comprendre un mot que l’on n’a jamais rencontré auparavant. Cette capacité exige que l’on ait maîtrisé avec patience et parfois difficulté les mécanismes qui permettent au code écrit de fonctionner. Rien n’est plus dangereux que de faire croire à un enfant qu’il sait lire alors qu’il ne possède aucune autonomie de lecture. Il faut au contraire qu’il accepte le fait que le plaisir de lire est au bout du chemin d’un apprentissage qui sera parfois aride, parfois répétitif, mais qui lui donnera le pouvoir de conquérir tout seul le sens d’un texte.

L’idée d’apprendre sans souffrir exagérément et sans s’ennuyer prodigieusement n’est certes pas sans intérêt ; mais faire du plaisir la condition sine qua non de toute démarche d’apprentissage me paraît au minimum exagérée et parfois dangereuse. On constate en effet que l’affirmation du primat du plaisir a produit au cours de ces trente dernières années des effets extrêmement pervers et a induit des pratiques pédagogiques qui, loin de lutter contre l’échec scolaire, ont eu plutôt tendance à l’aggraver.

Tâtonner n’est pas lire

Pour faire plaisir à vos élèves, vous pouvez être tenté de leur faire croire qu’ils savent lire alors qu’ils en sont encore bien incapables. Ce n’est pas parce qu’ils suivent les lignes avec leur doigt en manifestant une apparente attention aux mots de leur texte qu’ils le lisent. Non ! Ils le connaissent parfois simplement par cœur ; et si un mot changeait, ils ne s’en apercevraient vraisemblablement pas.

On ne réapprend pas à lire plusieurs fois

Oui, on n’apprend à lire qu’une seule fois : la première fois. C’est-à-dire qu’une seule fois, on apprend ce que lire veut dire ; et cela doit se faire dans la langue que l’on parle. Quelle que soit sa langue maternelle, l’entrée dans l’écrit nous marquera à jamais. Que l’on apprenne le français ou n’importe quelle autre langue écrite, la manière d’aborder l’apprentissage restera comme la référence pour aller vers d’autres langues, quitte à faire de nécessaires adaptations selon le système linguistique.

Ainsi, l’apprentissage doit-il être réussi, car recommencer autrement serait un fardeau cognitif important. Un apprentissage réussi dans une langue préfigure une approche comparative sereine vers d’autres langues. Ainsi encore, un enfant scolarisé hors de France et qui a déjà fait l’expérience de la découverte de sa langue de scolarisation étrangère est-il en bonne posture pour s’approprier le français, s’il le parle suffisamment bien, même si le système de correspondance entre l’oral et l’écrit est radicalement différent. Il y a une posture déjà disponible. Evidemment, s’il n’y a aucun rapport entre l’oral et l’écrit, il faudra expliquer avec application les différences avec le français. Mais l’affaire ne sera pas insurmontable.

En somme, le premier apprentissage de l’écrit d’une langue est le plus important et doit être réussi !

Rien ne sert d’apprendre trop tôt à lire

La maman d’un bébé d’une quinzaine de mois s’interroge dans les termes suivants : « J’ai lu récemment un livre d’un auteur américain qui disait que les enfants surdoués apprenaient à lire très tôt ; dès deux ans, et certains avant. » Elle poursuit, avec des yeux pleins d’espoir : « Est-ce que vous pensez qu’il faudrait que je commence à apprendre les lettres à Julie ? Juste comme ça, pour voir… » Cette maman, par ailleurs aimante et attentive, encouragée par des articles et des livres sans aucun fondement scientifique, a fait le raisonnement suivant : « Puisque les surdoués apprennent à lire plus tôt que les autres, si j’apprends à lire très tôt à mon enfant, peut-être révèlerai-je ainsi son éventuelle précocité intellectuelle. »

Aujourd’hui, le temps est à l’impatience ; aussitôt nés, les enfants devraient cultiver activement leur jeune intelligence, développer énergiquement leurs capacités logiques, et attiser leur appétit artistique. Très tôt, il faut les précipiter dans des activités éducatives et culturelles afin de multiplier leurs chances de réussite et parfois pour se dédouaner de ne pas leur consacrer toute l’attention et la disponibilité auxquelles ils ont droit. Impatience éducative et déficit de la médiation familiale sont sans doute à l’origine de la tendance de bien des parents de commencer à apprendre à lire à leurs enfants le plus tôt possible. L’idée simpliste qu’on leur ferait ainsi gagner du temps est erronée.

Qui veut apprendre à lire et écrire le français doit connaître l’essentiel des bases de la pratique orale. Il existe une relation très forte en français entre l’oral et l’écrit, tant en ce qui concerne les structures que l’organisation du langage et l’ordonnancement de la pensée. Meilleure est la manipulation ou la maîtrise de l’oral, plus sérieuses sont les chances de réussir l’entrée dans l’écrit. C’est capital pour les enfants dont le français n’est pas la langue pratiquée au quotidien et pour ceux qui sont linguistiquement fragiles pour toutes les raisons du monde : ceux-là nécessitent qu’on les aide à améliorer leurs échanges oraux avant de les confronter à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.