Babel, Platon et vous

La belle histoire de la tour de Babel vous raconte comment des hommes s’engagèrent à construire une intelligence collective, qui pût monter à l’assaut des mystères de l’univers. Si vous êtes croyant, vous louerez Dieu d’avoir donné à l’Homme le Verbe, et la pensée qui va avec pour comprendre le monde qu’Il a créé. Si vous ne croyez pas en Dieu, vous célébrerez les intelligences humaines qui, portées par une langue commune, tentèrent, dans une volonté magnifique d’élévation et de libération, de comprendre ensemble comment fonctionnait ce monde et comment agir collectivement pour y vivre mieux.

Revenons au texte1 : « La Terre entière se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient vers l’Orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre :’’Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four !’’ Les briques leur servirent de pierres et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : ‘’Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom afin de n’être pas dispersés sur toute la Terre’’. Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : ‘’Ils ne sont tous qu’un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne leur sera irréalisable. Allons ! Descendons ! Et là, brouillons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres’’. Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la Terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé brouilla le langage de tous les hommes et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la Terre. »

Ainsi les descendants de Noé, « qui parlent une seule et même langue », essaient-ils de construire une tour assez haute pour dépasser le ciel. La tour qui s’élève vers les cieux représente l’ambition (coupable ?) de découvrir les secrets que Yahvé ne voulait pas voir divulgués en ‘’jetant un coup d’œil’’ par dessus son épaule. Imaginez ces hommes et ces femmes décidant ensemble de s’élever. La tour n’étant évidemment qu’une allégorie qui dit la collective volonté d’élévation. Il s’agit d’une élévation spirituelle, union des hommes et des femmes pénétrés par le désir de savoir. Chaque étage construit représente un degré de connaissance gagné, un niveau de compréhension supplémentaire, un rayon de lumière repoussant un peu plus les ombres obscures, un pas de plus pour dépasser les apparences. Telle est selon moi la signification de l’histoire de la tour de Babel : les intelligences singulières des hommes, réunies et exaltées par leur langage commun, tentent de défaire nœud après nœud l’entremêlement mystérieux des principes qui expliquent le monde et lui donnent cohérence. Et c’est bien parce qu’elles étaient portées par un langage commun et par des règles conventionnellement partagées, que ces intelligences ainsi conjuguées purent faire sur le monde des hypothèses explicatives. Cette langue partagée leur donnait en effet la capacité de les échanger, de les discuter, de les enrichir, tout en conservant à chacune son intégrité. Le langage, uni dans la précision de ses règles, construisait ainsi, mot après mot, dialogue après dialogue, l’intelligence collective. Ecoutez les donc : « Et si la terre était ronde », « et si elle tournait sur elle-même », « et si les femmes allaient chasser », « et si l’on essayait de voler », et si l’on se racontait des histoires afin d’apaiser nos peurs du néant, et si…, et si… Chaque suggestion était examinée, questionnée. Les uns la repoussaient, les autres l’approuvaient et tous échangeaient.

Lorsque j’imagine l’aventure des hommes de Babel, unis dans une quête qui devait autant à la réflexion qu’à l’imagination, ce n’est pas à une insurrection que j’assiste, c’est à la mise en acte du droit légitime de questionner, de décrire, d’expérimenter et d’imaginer. Le but de l’érection de la tour était moins de « voir » ce qui est caché que de « comprendre » ce qui ne l’est pas ; elle symbolise ainsi la volonté des hommes de « décortiquer » et de penser, ensemble, le monde au-delà des faux-semblants. De ce point de vue, les hommes de Babel n’avaient rien à voir avec Prométhée allant dérober aux dieux le feu sacré du savoir. Alors que les hommes de Babel construisent ensemble le savoir en mettant ensemble leurs intelligences ; Prométhée vole aux dieux un savoir constitué qu’il révèle comme tel aux hommes. Et  Zeus, le roi des dieux, le condamnera pour ce forfait à être attaché à un rocher sur le mont Caucase, son foie se faisant dévorer par l’Aigle du Caucase chaque jour, et renaissant chaque nuit. Les hommes de Babel, eux, ne volent rien à personne ; ils construisent, ils mettent au jour, ils découvrent étape (étage) après étape (étage), ils imaginent. Ils n’attendent pas d’un prophète ou d’un quelconque Titan la révélation de la vérité. Ils se servent de ce don merveilleux du verbe pour tisser eux-mêmes la trame de leurs connaissances et leurs récits communs.

Et c’est bien la volonté d’élévation des hommes de Babel que sanctionne Yahvé parce qu’il tient à être la seule source de la connaissance et le seul maître des récits qui tentent de répondre à ces questions qui ont sans cesse tarauder les esprits des hommes : « Qu’il y a-t-il eu avant », « qu’y aura-t-il après ? ». Il veut être Celui qui, seul, révèle un savoir établi et non questionnable. Et fort justement, Il tient pour responsable de la coupable audace des hommes leur commun langage, juste, précis et puissant, qui donne la capacité formidable de dire ce que leurs yeux n’ont jamais vu ni ne verront jamais, de miser sur la pensée plutôt que sur la contemplation. Il sévit donc en « brouillant leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ».

 La décision de briser l’unité linguistique des communautés humaines pour disloquer leur intelligence collective a d’ailleurs toujours été le fait, dans le monde profane, des pires autocrates et, dans le monde religieux, des pires intégristes. Dans l’un et l’autre cas, l’objectif fut bien de couper court à toute velléité de penser ensemble, de proposer ensemble, d’agir ensemble. Les langues religieuses incomprises de la majorité des croyants assurant le pouvoir absolu des prophètes ; la complaisance pour un analphabétisme de masse étant la garantie (à court terme, bien sûr) de soumettre le peuple à la tyrannie. C’est en ce sens que l’allégorie de la tour de Babel vous dévoile la voie que vous devez jour après jour emprunter. C’est aussi celle sur laquelle vous devez conduire vos enfants. Croyant ou non croyant, la voie de l’élévation est la seule voie libératrice. C’est celle qui invite votre intelligence à s’exercer librement et à partager cette pensée libre avec infiniment de fermeté et de bienveillance. Instrument de la création divine (« Au commencement fut le Verbe »), le Verbe pourra ainsi devenir celui l’audace, de l’imagination et de la rigueur des hommes. Il vous permettra de dépasser les apparences, vous incitera à vous méfier des évidences, à oser le questionnement, à défier le conformisme. Il fera de vous le créateur de vos représentations du monde et non pas seulement une créature soumise à une interprétation imposée d’en haut.

Mettez donc vos pas dans ceux des hommes de Babel. Vous vous élèverez ainsi vers ce ciel dans lequel brillent toutes les valeurs authentiques, éclairées par le soleil du Bien : la Vérité, la Justice, la Beauté, …. Et Platon, du fond de sa caverne, vous sourira.